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Camarade Papa : Quand Armand se gausse de la colonisation

Camarade Papa : Quand Armand se gausse de la colonisation

Par Israël GUEBO Yoroba
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  • 06 Oct

Si vous avez lu « Debout Payé », oubliez-le ! Si vous ne l’avez pas lu, préparez-vous à un double choc. Camarade Papa est dans un autre registre, un autre monde, une autre atmosphère, un autre délire, une autre aire, une autre ère. A la lisière du réel et de l’imaginaire. Entre deux époques. A la croisée des histoires. Une mère morte, un père décédé, un fils déboussolé.  Une seule option : s’évader. Entre l’Amérique noircie et l’Afrique enfarinée, le choix est fait. Une Afrique où chaque couleur vaut son pesant d’or.  

Motivé par des histoires farfelues, l’illusion d’un paradis pavé de métaux précieux, de matières premières, d’ivoire, de fruits…de nègresses. Des espèces à implanter, à transplanter : café, canne à sucre, hévéa, spermatozoïdes.  Une envie d’ailleurs, vers une inconnue aux portes de l’enfer. « Bêtes sauvages, insectes voraces, maladies foudroyantes, chaleurs étouffantes, marches épuisantes, solitude…. ». « Un tableau (de) noir ». Peu importe !  Une poudrière flottante, la mer, le mal, le mâle, la terre. A la rencontre des hommes et femmes qui depuis un certain mars 1893 sont (officiellement) des colonies. En septembre de la même année, leur sort est scellé lorsqu’à la place des chants et rythmes transmis par leurs ancêtres, ils (se) troquent à l’unisson pour un « Ablé Venon Sioooon » ! La dernière ligne d’une Marseillaise savamment tropicalisée.  

L’hymne (à la gloire)  des « Franssy » n’appartient plus uniquement à la France. Elle est apprise en chœur, par cœur. Elle est apprivoisée. L’Afrique n’appartient plus aux… Anglais, aux Belges, aux Polonais, aux Italiens. Elle est aussi Tricolore : Blanc, Noir, Marron. L’émigration choisie, sous un autre angle. Un regard de haut. Du Nord vers le sud, avec condescendance, mépris. Mais aussi envie et curiosité. A la recherche d’un paradis doré. Ciel ! « Dieu est un patron, la terre sa Manu ».  Les missions (de) nerfs doivent tout dénicher, tout explorer, tout déterrer. Toutes les côtes sont (con)cernées, consternées, retournées, fouillées, soumises, mises sous scellées, pénétrées. Toutes ! « La côte de l’or, la côte de l’ivoire, la côte des palmes, la côte de porc, la côte de bœuf (…) ». Pied à terre, « Dabii » doit bâtir et tenir un poste. Il en est presqu’étonné : « Que je ne connaisse aucune paperasse bureaucratique, que mes notions de commerce soient sommaires, que je n’aie jamais été commis à une quelconque ambassade, que mon savoir militaire s’arrête à la défense d’un poulailler contre les renards, aucune de mes incompétences ne fait l’objet d’inquiétude ». De Grand Bassam à Bondoukou, il y a les « naturels » à convertir, des blancs en mission et le (très) « Saint Treich ». Les tout-puissants Verdiers, le puant Binger, alias « LG ».  Les Apolloniens sont leurs mains, les Mandés-Dyoulas leurs pieds. Les Kroumens leur affront. Les Agnys, ces mères porteuses.

« Coumandan Dabii », colon malgré lui, découvre cette terre d’une richesse en abondance.  Son sous-sol, sa culture, dans ses assiettes : « faisans, canards sauvages, tourterelles, biches, antilopes, sangliers, lièvres… porcs-épics, hérissons, pythons, crocodiles, varans, tatous, grands fourmiliers, vipères, hippopotames, singes, pangolins, chimpanzés. (…) Mer, lagune, fleuve, rivières pourvoient tout aussi richement en poissons ». Le bonheur au diner à  « Fort Verdier ». « Continuons … ».

Dans Camarade Papa, Armand Gauz, l’auteur, est un cran plus haut. Un ton plus fort. Une plume plus ancrée entre la prose et les vers. Des traits plus prononcés. Des caricatures plus vivantes.

Il faut l’avouer, c’est un livre difficile à saisir (à priori) mais facile à lire. Ennuyeux pour certains, excitant pour d’autres. A chacun ses goûts et ses couleurs, on n’en discutera pas.

Ne vous hâtez pas de le parcourir et le comprendre en même temps. Lisez et relisez les phrases. Rien ne presse. Sinon, ce serait comme « déchiffrer les propos d’un Alsacien à la vitesse de son discours ».

Le début de ce roman est semblable à la traversée à bord de « l’America ». « Là où le mal de mer quitte le quidam moyen après quelques » pages, on continue à avoir « vertiges … » et « embarras hépatiques » jusqu’à toucher Grand Bassam. Quel soulagement : « Y’a bon chapitre ». On respire l’air de la liberté d’une écriture plus commune. Des repères, des mots, des descriptions, des noms familiers… des rues aussi. Des acronymes également. « Continuons… ».

La plume de Gauz est connue. Mais dans Camarade Papa, elle est encore plus aiguisée. Incisive, précise, courte, rythmée, comme le recommandent les « écoles du récit ». Ici, pas le temps pour les longues phrases ennuyeuses. Les béquilles qui noircissent inutilement les pages. Pourtant, certaines lignes ne sont pas à la merci du premier venu. Ni du deuxième. Il faut (sa)voir au-delà du simple noir couché sur le blanc. C’est un dialogue à deux époques. Que dis-je, un monologue à plusieurs  voies. Une sorte de métaphysique littéraire ou seuls les esprits hors de leur corps peuvent en saisir le chemin. Pas de place pour les intelligences à la traine. Tout va vite, trop vite. D’un décor à l’autre. La mer, la terre, la forêt. La lagune, le village, le fleuve, les marches, les pauses.  Les palabres, les traités, les traites, les traitres, les amitiés, les amants, les chiens de faïences, ces Anglais !

Les temps changent d’une page à une autre. Les scènes bougent, les personnages aussi. Il faut avoir des repères géographiques, historiques, idéologiques, intellectuels et culturels. Il faut comprendre l’Europe d’hier. Il faut oublier l’Afrique telle qu’on nous la (dé)compte aujourd’hui. Les contes au clair de lune ne sont qu’un trompe-l’œil, une illusion d’optique, une farce pour camoufler la cuisante réalité.

Au-delà d’une simple légende ou d’une fable, Camarade Papa est un cours d’histoire. Un peu comme un diamant au fond de la terre. Il faut creuser pour le (com)prendre, apprendre sans se méprendre. L’histoire telle qu’on ne l’a pas connue est presque prise à contre-pied, à contre-courant dans un récit habillé d’une innocence quasi virginale.

Dabilly, tout comme l’auteur, nous berne et nous mène en bateau. Il y a derrière chaque ligne un message à déchiffrer, un code à deviner. La vie n’est jamais tout blanc ou tout noir. Il y a des nuances à notre histoire. Encore faut-il (se) la raconter. Parce qu’au final, « raconter une histoire est le début d’une leçon ». J’en ai appris beaucoup : « En Afrique, il n’y a que des diables et des fous ».

Commentaires

  • Manu (non vérifié) 08.10.2018, 11:06 am

    beau(x) texte(s)... je passais
  • yoroba 09.10.2018, 6:52 am

    Merci "Manu" !
  • Kounta (non vérifié) 08.10.2018, 12:27 pm

    Belle analyse qui donne veraziment envie de lire ce roman
  • yoroba 09.10.2018, 6:52 am

    Merci !
  • Golly Ange (non vérifié) 08.10.2018, 12:55 pm

    Point de vente et prix de ce chef d'œuvre SVP ! Merci.
    Email: 
    gollyange@gmail.com
  • Golly Ange (non vérifié) 08.10.2018, 12:55 pm

    Point de vente et prix de ce chef d'œuvre SVP ! Merci.
  • yoroba 09.10.2018, 6:53 am

    Si vous êtes à Abidjan rendez-vous à Cap Sud ou Cap Nord.
  • Serge (non vérifié) 08.10.2018, 6:50 pm

    C'est en attendant ma copie de Papa Camarade je découvre cet article. Et déjà, l'eau à la bouche. Ce virage ne sera point raté. C'est de ça qu'il s'agit.
  • yoroba 09.10.2018, 6:54 am

    Merci de l'avoir. En effet Camarade Papa est un véritable régal.

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